Les hommes sans femmes / Petite méditation post-lecture

Le-vieil-homme-triste-Vincent-Van-Gogh

Terminée la lecture du livre « Des hommes sans femmes » [1] de l’auteur japonais Haruki Murakami. Six nouvelles mystérieuses, étranges et envoûtantes, et une conclusion.

Chapeau pour la traductrice de l’ouvrage vers le français – c’est que tout le monde ne lit pas le japonais – qui a su en faire ressortir les accents kafkaïens.

Après réflexion, il doit y avoir beaucoup d’hommes sans femmes dans ma ville. Ils sont sans âge, les tempes pas forcément grisonnantes, ni grises ou blanches.

On peut les voir solitaires, attablés dans un estaminet, plongés dans un journal largement ouvert devant leur verre de bière.

Ou bien, ils sont accoudés au comptoir à bavarder avec d’autres hommes, sans doute sans femmes aussi. Ils se racontent leurs gloires passées ou réinventent le monde ou encore leur vie.

Vous pourriez rétorquer qu’ils sont peut-être mariés. En effet mais on peut très bien être marié et sans femme quand même.

Et lorsque l’obscurité est tombée, ils rentrent enfin chez eux, probablement dans un petit deux pièces, en titubant parfois.

Quelques fois on les aperçoit aussi se promenant dans le quartier. Histoire de faire un peu d’exercice ou de sortir leur seul compagnon, un chien bâtard tenu en laisse. Pas toujours d’ailleurs. Alors l’animal s’en va vagabonder dans les jardinets des maisons. Pas très sympathique pour les fleurs. Mes rosiers s’en souviennent encore.

Ils passent sans vous voir, portant leur misère affective sur le dos. Le visage est fermé ou sans expression. L’esprit est ailleurs. À quoi peuvent-ils songer ?

Ils songent que depuis longtemps déjà, plus personne ne réchauffe leur flanc sous les draps, qu’ils dorment dans un grand lit froid et qu’ils se réchauffent en s’enveloppant dans leur couverture.

Ils se souviennent peut-être de ces mains qui se cherchaient sous les draps, de ces cheveux blonds ou châtains, au parfum de verveine et tout ébouriffés d’une tête posée sur leur poitrine, de ces yeux bleus dans lesquels ils se sont si souvent perdus, de ces regards qui se dérobaient au plus fort de l’étreinte.

Ils se rappellent comment ils sont devenus des hommes sans femmes dans une relation qui, un jour, s’est apparentée plus à une association momentanée qu’autre chose, où la tendresse s’en est allée tout seule [2], là où une complicité des cœurs aurait dû s’installer.

Peut-être qu’au cours de leur vie, ils ne connurent que quelques fulgurances d’affection qui s’étiolaient ensuite progressivement. Jusqu’à ce que la distance s’installe, et que tout ce qui les liait à l’autre se tende comme une corde jusqu’à la rupture définitive.

Et sans doute réalisent-ils soudain et peut-être enfin, qu’ils ne connaîtraient plus la chaude moiteur des corps à corps, que leur vie d’homme était terminée, qu’il n’y avait plus rien à espérer.

Malheur à celui qui est seul car s’il tombe il n’aura personne pour le relever [3]. Viellir seul ou sans tendresse c’est déjà un avant-goût de l’enfer qui peut-être les attend.

Tout ce sombre billet pour dire que « Des hommes sans femmes » ne laisse pas indifférent. En bien ou en mal. Mais pour le savoir il faut le lire.

Aequus Leonis

Post Scriptum : Il serait intéressant que quelqu’un ou plutôt quelqu’une s’intéresse aux femmes sans hommes. Pour faire bonne mesure et pour connaitre le point de vue de l’autre.

[1] Onna no inai otokotachi ( 女のいない男たち ) – source Wikipedia

[2] Cf. « Avec le temps » – Léo Ferré

[3] L’Ecclésiaste 4:10

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