PETIT ESSAI

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Préambule

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Fin décembre de l’an passé, découverte de Philippe Delerm avec « Le trottoir au soleil ».

J’avoue avoir été enthousiaste à la lecture de son livre. Le style « minimaliste » [1] – phrases courtes, mots justes, termes précis – m’a conquis.

L’idée m’est venue de tâter de son style, bref de tenter d’écrire comme lui. Le texte ci-dessous a été écrit dans la foulée de la lecture.

Merci de ne pas rire. Ou plutôt oui, riez un bon coup.

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En file, aux feux

On arrive dans le fond du village par une route en pente douce. Et puis ça remonte vers le centre.

La route est bordée d’un côté d’un bois et de l’autre un champ qui épouse la pente.

Au plus loin que ma mémoire me conduit, ce champ m’apparaît inchangé, laissé en friche depuis de très nombreuses années. Sans doute le fermier a-t-il oublié son champ.

Il n’a jamais été ni labouré ni mis en jachère. Et pourtant, avant la descente, on longe une étendue noirâtre aux reflets argileux, labourée elle, sans doute en préparation pour la prochaine culture.

Mon champ lui n’a jamais servi que de pâturages pour quelques vaches qui regardent, indolentes, passer les véhicules sur la route. Un vieil hêtre – mais ce pourrait être bien un chêne – au tronc fracassé à mi-hauteur trône d’ailleurs toujours en son milieu.

Dans le fond du village, il y a un carrefour. Des feux en règlent le trafic. Du côté champ, en son contrebas, un ruisseau serpentin, bordé d’ormes, passe sous la route pour ressortir côté bois. Les ormes aussi me semblent non taillés depuis des lustres.

Je suis en file, aux feux. Pensif, je regarde le champ. Un héron apparait dans ma vision. Planant, ailes déployées, il aborde une gracieuse courbe et dans une série de cercles d’une géométrie absolue, il amorce sa descente.

Je perçois son regard qui fixe avec intensité l’endroit où il veut exactement atterrir. Ses ailes se plient pour ralentir la course, ses pattes se tendent et toujours ce vol en cercle parfait.

Il atterrit délicatement avec grande élégance, et disparait dans les hautes herbes dédaignées par les vaches.

En contemplant tout cela, il me vient à penser que Celui qui a créé cela ne peut être qu’un être hautement divin.

Le feu est passé au vert. La file de voitures s’ébranle. Je démarre.

Un jour de décembre en file aux feux.

[1] Peut-être y a-t-il un terme plus approprié pour ce genre de style.

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