
Il y eût d’abord 2 verres de whisky, un japonais, malheureusement pas un single malt. Ensuite une pipe bourrée avec un mélange « maison » de tabacs Amsterdamer et Kentucky Birds. Et enfin un cigare genre havane.
Tout ça n’est pas très indiqué lorsqu’on fait de l’arythmie et qu’on a eu un accident vasculaire cérébral.
Pas très compatible non plus avec la médication qu’il faut prendre matin et soir. D’ailleurs ce soir il ne la prendra pas.
Et le voilà occupé à présent, à arpenter un déambulatoire imaginaire autour du jardin. Pour respirer l’air frais de cette fin de soirée, pour aérer son esprit embrumé par les vapeurs d’alcool et de nicotine.
Il s’arrête quelques instants devant la cabane de jardin, dos à la porte. Sa silhouette se détache, en reflet, dans la baie vitrée de la salle à manger. Avec la couleur gris brume de la porte, on dirait un condamné à mort devant le mur d’exécution.
Tout se bouscule dans sa tête, chaotiquement. Il n’y a plus de mails ou de messages reçus ou envoyés. Il n’y a plus d’échange. Le silence radio s’est désormais installé. La flamme s’est définitivement éteinte.
Une amitié se meurt par, au moins, manque d’empathie réciproque.
Le langage est source de malentendu [i]. Le non-dit aussi.
Ses mirages disparaissent mais l’horizon du cœur se floute quand même. Une certitude : il ne reste plus que le poids d’une faute passée.
Il se sent comme Bark, l’esclave des Maures [ii], libre et libéré du poids de l’obligation du souci pour l’autre, et finalement inutile, sans objet.
Il a la désagréable sensation qu’une fois encore, on s’est servi de lui et que n’ayant plus d’utilité, il est jeté.
Comme Agar [iii], la servante de Sarah, l’épouse d’Abraham, qui après avoir obéi aux ordres de ses maîtres, doit quitter sa tente, s’en aller dans le désert avec le fils qu’elle a eu d’Abraham, rejetée car elle ne répond plus aux desseins de la tribu.
Qui a prouvé que l’amour existe ? [iv]
Au-dessus des toits, le ciel s’est rosi. Des volutes de nuages gris bleu venant du couchant, se découpent dans un ciel et glissent lentement vers l’est. Certaines s’effilochent langoureusement en filaments de toiles d’araignée. Et très haut dans le ciel, un avion dont on perçoit le bruit, trace sa ligne blanche.
Une brise légère se lève faisant frémir la masse sombre du feuillage des arbres au fond du jardin. Des gouttes de pluie qui stationnaient depuis la dernière averse de l’après-midi sur les feuilles, s’écrasent sur le toit de la cabane dans des petits claquements secs.
Le ciel vire au rouge à présent et une teinte bleue foncée colore progressivement le firmament. Les premières étoiles apparaissent. Encore quelques instants et il fera complètement nuit.
Le chat s’enroule sur une des chaises de jardin. Lui, s’assied sur une autre et contemple la voûte céleste qui s’est emplie de petits luminaires scintillants.
La tête lourde, l’estomac chargé, il s’assoupit.
Encore un soir,
Encore une heure,
Encore une larme de bonheur,
Une faveur, comme une fleur,
Un souffle, une erreur, …[v]
[i] Dans « Le petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry.
[ii] Dans « Terre des hommes » d’Antoine de Saint-Exupéry.
[iii] Fille de pharaon, elle est donnée en servante de Sarah, femme d »Abraham. Sarah étant stérile, elle donne Agar à Abraham.
[iv] Dans « Votre chat vous aime-t-il vraiment ? » de Eric-Emmanuel Schmitt.
[v] Céline Dion.