
Dans toute vie, il y a des rencontres qui marquent dès lors qu’elles confrontent l’être avec ses principes, ses valeurs, ses certitudes, ses convictions, religieuses ou autres, bref avec lui-même.
Parce qu’elles ouvrent sa conscience sur d’autres mondes, d’autres modes de comportements et de pensées.
Parce qu’elles constituent également une transition vers un nouvel autre lui-même, il n’en sort jamais tout à fait indemne.
Car de ce passage du “gué du Yabbok” [i], il reste toujours des traces parfois heureuses mais parfois aussi une impression de gâchis et un goût d’amertume.
Celle racontée ci-après en fait partie.
* * *
Au commencement, il y a donc une rencontre qui a un goût de café froid et fade pris dans un petit snack à la sortie d’une assemblée générale de société.
Elle y avait participé en tant qu’actionnaire. Il était administrateur de la société.
Il serait plus correct de parler de retrouvailles. Vingt ans plus tôt, leurs chemins s’étaient en effet déjà croisés.
Il était alors chargé du contrôle des agences d’une banque. Elle était employée novice dans l’une d’entre elles. Et un jour, il y débarqua.
Elle était restée seule, le directeur de l’agence s’étant courageusement esquivé.
Encore ignorante de l’organisation de la banque, elle ne put répondre aux questions et fondit en larmes. Confus, il avait essayé, avec le plus de tact possible, de la rassurer en lui expliquant la finalité de sa tâche et en retrouvant avec elle les documents utiles.
Il se souvenait à peine d’elle, et encore moins de cet épisode. Pour elle, par contre, tout était resté dans sa mémoire. Elle ne se priva d’ailleurs pas de le raconter à l’assemblée. Pour le taquiner ou le décontenancer. Les autres participants le regardèrent amusés, le sourire en coin.
Devant la tasse de café, il lui avait aussi annoncé son départ à la prépension et espérait pouvoir encore garder le contact. Ce à quoi elle répondit : « Des retrouvailles vingt ans après ma première frayeur à la Banque…… ça mérite de continuer bien après ta retraite ».
Ils convinrent de se revoir et de diner ensemble.
C’est ainsi qu’il se donnèrent rendez-vous un jour d’août après midi dans un petit restaurant qu’elle connaissait.
C’était plutôt un restaurant-brasserie typique : boiseries aux murs, comptoir et tables plein bois et bien sûr, une banquette sur laquelle se serrait un couple. Le lieu ne manquait pas de charme ni de personnalité malgré le style un peu suranné.
L’après-midi était pluvieuse. Il entra le premier. Il lui envoya un sms pour dire qu’il était déjà à l’intérieur en réponse au sien qui annonçait son arrivée.
Il vit une silhouette à l’élégance troublante se détachant dans l’embrasure de la porte lorsqu’elle entra dans le restaurant.
Elle portait un tailleur avec des motifs floraux aux teintes roses et bleues pâles. Il se leva pour la saluer. Ils se donnèrent la bise.
C’est lorsqu’ils prirent place à table qu’il aperçut le bleu de ses yeux. C’était un bleu gris légèrement pastel qui rendait son regard apaisant.
Il y avait en elle quelque chose qui le rassurait. Voilà comment cette femme inconnue lui apparaissait pour la première fois, vingt ans après l’épisode de l’agence.
Au cours du repas, ils avaient évoqué leur passé commun et leurs parcours professionnels respectifs. Elle lui avait fait part de ses ambitions à 52 ans. Elle souhaitait faire travailler dans le private banking.
Pendant le repas, il l’écoutait parler, posant de temps à autre une question. Il détournait aussi le regard n’osant trop fixer le bleu de ses yeux.
Comme c’est elle qui parlait le plus, c’est lui qui terminait les plats plus rapidement. Elle le taquinât en faisant remarquer que les hommes qui mangeaient vite étaient très ou trop rapides dans l’intimité.
Tout au long du repas une douce tranquillité l’avait envahi. Lui, habituellement distant avec les personnes inconnues, il se sentait soudain à l’aise et prêt à être transparent avec cette dame. Comme de vieux amis de longue date, ils finirent la soirée en papotant de tout et de rien, de leur vie personnelle aussi. C’est là qu’elle levât un coin de voile sur sa vie.
Sur le parking, en se quittant, il lui déclara en la remerciant pour la soirée : « C’est bizarre j’ai l’impression qu’on se connaît depuis des années ».
Elle savait que son anniversaire avait eu lieu 2 semaines auparavant. Elle lui offrit une bouteille de vin. Elle lui expliquât qu’elle ne pouvait pas lui offrir de cravate parce qu’à Haïti où elle avait travaillé dans une autre vie, offrir une cravate à un homme équivaut à une demande de coucher ensemble.
Il la remercia pour la bouteille, se donnèrent la bise et se quittèrent.
Plus tard, dans son agenda à la date de ce jour d’août, il inscrira les mots « beautiful Day ».
Le début d’une histoire est toujours un mystère [ii]. D’ailleurs, longtemps après, on reste encore à s’interroger sur l’alchimie qui a pu s’opérer, sur le sortilège qui a pu agir, sur le dessein qu’il y a eu derrière.
Un jour, il lui écrira : « L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire »[iii].
[i] En référence à la lutte de Jacob avec l’ange dans la Bible (Genèse 32 versets 25 à 33).
[ii] Pierre Rapsat, chanteur belge.
[iii] Henri Bergson, philosophe français.