
À la tribune des Nations-Unies, un 1er ministre fait la leçon aux grands de ce monde.
À peu près en même temps, son ministre en charge de l’Asile et des Migrations invite les officiels d’une dictature africaine à venir identifier des migrants de ce pays.
N’a-t-on jamais pensé que ce pouvait être en raison de cette dictature même que ces femmes et ces hommes sont devenus migrants ?
C’est ce même ministre qui, récemment, sur les réseaux sociaux, se félicitait de l’évacuation de migrants campant dans un parc public, en parlant de cette action comme d’un nettoyage [i] [ii].
C’est toujours ce même ministre qui, il y a quelques mois, souhaitait l’arrêt des opérations de sauvetage de migrants en Méditerranée par la marine.
Ne sommes-nous pas dans l’indécence ?
À force de provocations, ce ministre focalise l’attention sur lui. Et c’est ce qu’il veut : se rendre ostensiblement bien visible et montrer les actions concrètes qu’il mène.
C’est vrai qu’une frange non négligeable de l’opinion apprécie. Rien d’étonnant que ce ministre se soit retrouvé en tête du dernier sondage de popularité.
C’est sûr : un marketing bien conçu, permet un « merchandising » facile et simple – qui a dit simpliste ? – et les mots pour le dire arrivent facilement. Et ça rapporte gros.
Mais Dieu qu’il est difficile d’écrire sur celui qui s’en va de chez lui, qui quitte les siens et son lopin de terre s’il en a un, à la recherche d’un avenir meilleur.
Ce n’est pas les mots qui manquent pourtant. C’est l’inverse : il y en a de trop. Pour décrire les raisons qui pousse à partir, le courage, peut-être l’inconscience, à entreprendre un tel voyage, les angoisses face aux dangers, la solitude sur le chemin, le dénuement là où on s’arrête. On ne sait lesquels utiliser. C’est qu’aussi les situations individuelles sont tellement nombreuses et différentes.
C’est certain : un jour, le migrant a décidé de quitter son pays. Il a choisi de prendre les chemins de l’exil en quête d’un endroit où sa vie serait meilleure, où vivre en paix et dans la dignité sont choses possibles, où donner un sens à sa vie est faisable.
Pour cela, un jour, il a quitté ses amis, ses vieux, peut-être aussi femme et enfant. Il leur a sans doute promis de revenir mais rien n’est moins sûr car il est entré en errance presque toujours dans la clandestinité.
Ses économies qu’il portait dans une poche cousue sous son vêtement, il les a épuisées pour graisser passeurs et fonctionnaires corrompus.
Il a payé pour traverser les déserts sur des véhicules incertains ou, pour être avec d’autres comme lui, les nouveaux boat people, ceux du XXIème siècle, en affrontant les mers dans des embarcations douteuses et surchargées.
Sa vie, il l’a mise à prix pour l’espoir d’une vie meilleure. Beaucoup l’ont perdue. Il le savait, il le sait mais rien n’y fait. Il veut trouver son eldorado.
Fils de la Méditerranée, d’Afrique, du Levant ou d’ailleurs il faut que tu saches ceci : tu es migrant quand tu quittes ton pays, et tu deviendras, selon le jargon local, l’étranger, l’immigré, l’allochtone, l’indésirable là où tu t’arrêteras, là où tu déposeras ta valise en carton ou ton baluchon, ou simplement là où, fatigué par la route, tu décideras de t’asseoir ne fût-ce qu’un moment.
C’est que les gens d’ici, les « natives » [iii]’, se sentent propriétaires des lieux et n’ont pas envie de les partager. Et qu’ils ont toujours eu de la méfiance vis-à-vis des peuples transhumant comme d’ailleurs vis-à-vis des gens du voyage.
Elle est terrible la patine des siècles, des époques, des ères, bref du temps qui nous a fait oublier que nos aïeux furent eux-mêmes, il y a infiniment longtemps chasseurs-cueilleurs et puis des migrants qui un jour, ont cherché d’autres espaces.
Oui, nous sommes dans l’indécence.
[i] En référence à celui de Calais évidemment.
[ii] Pour ceux qui comprennent le néerlandais : https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2017/09/14/theo-francken-haalt-zich-digitale-woede-op-de-hals/
[iii] En référence au film “Gang of New-York”.