Journal de bord (III)

Jour 5

Pourquoi apprendre ?

C’est une retranscription d’une chronique du 12/09/2019 diffusée sur une des chaines de la radio belge francophone disponible sur Facebook (Musiq3) et que je me permets de partager sur ce blog. Si j’ai un conseil : c’est vraiment à méditer !!

En 1732, dans une leçon inaugurale que donnait Giambattista Vico [1], devant un parterre de jeunes étudiants et de professeurs, posait la question suivante : « Pourquoi apprendre ? ».

Vico donne à cette question une réponse toute simple : il s’agit d’apprendre non pour s’enrichir, ni pour se glorifier de ses propres connaissances, ni même pour devenir sage, docte ou savant.

Vico envisage une tout autre raison, une autre dimension qu’il appelle en latin « de mente heroïca » ou en français « l’héroïsme de l’esprit ».

Que peut l’héroïsme de l’esprit ? Il consiste pour Vico à contribuer au bonheur humain. Voyez comme la réponse est simple. C’est pour cette seule cause à savoir exister avec pour horizon contribuer au bonheur humain, qu’il est utile d’apprendre.
Cette idée renvoie à la conception que Descartes se faisait de la générosité et que la philosophe Laurence Devillairs appelle « le panache ».

Au lieu d’avoir le regard rivé vers ce qui est petit, il s’agit plutôt d’aller regarder, humer, sentir, explorer une dimension supérieure.

Être un héros en ce sens consisterait en ceci qu’il s’agirait de s’élever vers une planète sublime en tâchant comme on peut mais comme on doit et le plus souvent possible de libérer son esprit des choses vulgaires, étriquées, amidonnées. Un proverbe chinois ne dit pas autre chose lorsqu’il énonce que là où le sage regarde la lune, l’idiot regarde son doigt.

Amoureux des philosophes de l’Antiquité, Vico concluait son discours avec panache lui aussi en arguant que le monde est heureusement encore jeune et qu’il est reste à la jeunesse encore beaucoup à apprendre tous les jours heureusement. Et pour cela pour nous élever au-dessus des valeurs du commerce, de la gloire ou d’une sagesse inerte, Vico préconise de cultiver un point de vue généreux, compétent, ouvert, qui fait le tour du monde par les savoirs, mais toujours et exclusivement avec comme visée, le bonheur humain.

Disparu il y a quelques mois, Michel Serres était lui aussi un penseur ouvert aux dimensions encyclopédiques du savoir. Il expliquait par un exemple simple comment comprendre la différence de fonds qu’il y a entre le petit et le grand, entre un échange marchand et la culture, entre un € de papier et un héros de l’esprit.

Si une personne possède un pain, et une autre personne un €, il est facile de comprendre la règle de l’échange : contre un € je peux acheter un pain.

Mais supposons, disait Michel Serres, qu’une personne connaisse le théorème de Pythagore et un sonnet de Verlaine, et qu’une autre personne ne possède rien, que se passe-t-il ? Il se passe qu’en transmettant le théorème de Pythagore et le sonnet de Verlaine à celui qui n’a rien, au bout de cet échange, celui qui savait a gardé ce qu’il possédait, et celui à qui ce savoir a été transmis a reçu quelque chose qu’il ignorait.

Dans le cas de l’€ et du pain, il y a équilibre : c’est la marchandise. Dans l’autre cas, il y a accroissement et ça, c’est la culture.

Avec l’été qui s’éteint, le rythme des journées qui accélère et le temps pour penser qui diminue, c’est peut-être le seul défi héroïque que nous ayons à relever pour être des héros de l’existence quotidienne, que celui qui consiste à répondre de manière pratique à la question suivante : comment croître, comment grandir, non pas en revenu ou en capital mais en culture, en bonheur et en humanité ?

Et vous, qu’en pensez-vous?


[1] Giambattista Vico ou Giovan Battista Vico, né le 23 juin 1668 à Naples où il est mort le 23 janvier 1744, est un philosophe de la politique, un rhétoricien, un historien et un juriste italien, qui élabora une métaphysique et une philosophie de l’histoire.

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